lundi 20 février 2012

GRASSE OU LA NAISSANCE DE LA PARFUMERIE FRANCAISE

Le XVIIème siècle est le siècle des senteurs fortes.  Le manque d'hygiène et le manque de confort ne prédisposent pas aux odeurs légères. L'ambre, le musc et la civette dominent le monde olfactif du XVIIème siècle. Et lorsqu'ils sont accompagnés de senteurs végétales, ils donnent naissance aux parfums les plus tenaces: le jasmin, la fleur d'oranger, la rose ou la tubéreuse.

Grasse, ceuillette du jasmin et de la fleur d'oranger - Archives Chiris
Flacon Perrot, Cristallerie d'Orléans
XVIIeme, Collection Creezy Courtoy

Les parfums ont la faveur à la Cour de Louis XIII, sous l'influence de la belle Anne d'Autriche.  D'origine espagnole, elle emmène avec elle la tradition des peaux parfumées et toute la science de la culture des fleurs et de la distillation dont l'Espagne avait hérité des Arabes pendant le Califat de Cordoue.  
A son décès, elle en laissera pas moins de 347 paires dont la moitié en "peau d'Espagne", tous parfumés de senteurs différentes.
Pour parfumer les pièces, elle introduit en France de petites cages contenant des oiseaux en pâtes parfumées.  Ils sont composés de parfums lourds originaires de l'île de Chypre, réputée pour la qualité de ses parfums.  Comme leur parfum s'envole lorsqu'on les brûle, on les surnomme les "Oiselets de Chypre".  Charles Delorme, médecin de Louis XIII les recommande pour purifier l'atmosphère et se protéger des épidémies. 

Flacon taille marguerite XVIIeme,
Collection Creezy Courtoy
Ancien Consulat indépendant allié des Républiques de Gênes et de Pise, de 1176 à 1224, la ville de Grasse, située entre la Méditerranée et les Alpes du Sud est  une cité marchande très active dans l'industrie de la tannerie. Les tanneurs grassois éprouvent rapidement un réel intérêt pour cette nouvelle idée qui permet d'annihiler l'odeur pestilentielle du cuir.
Au début, les essences pour parfumer les gants sont importées de Montpellier qui  était spécialisée dans la culture de fleurs et de plantes aromatiques. L'université de Montpellier enseignait aux pharmaciens l'art de conserver les odeurs. Celles-ci étaient utilisées pour protéger des maladies contagieuses et des épidémies.

"Le Parfumeur Royal", Barbe, 1699  Collection Creezy Courtoy
La Provence est une région très riche en fleurs et plantes aromatiques; on y trouve dans la seconde moitié du XVIème siècle, des milliers d'orangers bigarade. 
La lavande, la limette, la marjolaine, l'aspic ou lavandula spira, la jonquille, le cassie, le géranium, le jasmin, le néroli, l'origan, le petit grain, le romarin, la rose, la violette, le serpolet, le thym et la tubéreuse complèteront ses productions pour satisfaire à l'engouement des cuirs parfumés.
Favorisé par le microclimat, le succès des récoltes de fleurs permettra à Grasse d'associer les tanneries prospères depuis plusieurs siècles aux techniques de distillation mises au point par les Arabes pour la production de parfums, puis de se concentrer exclusivement à la production de parfums.

Premiers tri de la vanille aux Iles Comores, archive Chiris
Lorsque Louis XIII, introduit le titre de "Maître Gantier-Parfumeur" et un véritable corps de métier en 1614, avec des statuts approuvés par le Parlement de Provence en 1729, cette nouvelle corporation se détache progressivement de la tannerie qui s’arrêtera définitivement en 1759.
A la fin du XVIIIème siècle, Grasse possède une vingtaine de parfumeurs importants, Fargeon, Chiris, Artaud, Tombarelli...
Beaucoup de parfumeurs grassois sont fils ou neveux d'apothicaires issus de Montpellier.
A la veille de la Révolution, Grasse supplante définitivement Montpellier par son commerce des matières premières venues d'Italie et du monde méditerranéen, ses vastes cultures florales et l'intallation des usines et des réseaux commerciaux implantés dans toute l'Europe.  
Les conquêtes coloniales de la France au XIXème siècle permettront aux parfumeurs grassois d'ouvrir des usines dans ces colonies pour y installer des plantations et y traiter les matières aromatiques. 
Usine Chiris à Boufarik (Algérie) XIXème, archives Chiris





















lundi 6 février 2012

LA RENAISSANCE ET CATHERINE DE MEDICIS

Le Voyage des trois Rois Mages par Benozzo Gozzoli. Au centre la représentation idéalisée de Laurent de Médicis
La Renaissance naît en Italie et sort l'Europe du Moyen-Age. Après l'étouffement des sciences, des arts et des lettres par l'Eglise au Moyen-Age, la scholastique et l'obscurantisme, les artistes, les savants explosent de créativité.
Ils s'inspirent de la Grèce antique et utilisent le nombre d'or 1.618 afin que toute création corresponde au grand ordre numérique et géométrique de l'Univers.
Par le biais de la Renaissance italienne, la passion des senteurs gagne toute l'Europe.  Banquiers florentins et armateurs vénitiens ou génois édifient des fortunes considérables sur le trafic de l'ambre, de l'aloès ou de la cannelle, du camphre, de la muscade, de la girofle, du santal, de l'encens et de la gomme arabique.

Cristal de roche, XVIeme. CCC

Petite princesse florentine quelque peu méprisée en raison de son origine marchande, Catherine de Médicis, arrive en France dès 1533.  Elle apporte dans ses bagages des pâtes, des pommades, ses "Secrets de Beauté", la mode des flacons que l'on porte dans la poche ou que l'on pose sur une table de toilette ainsi que la mode des gants, véritable symbole de la classe dominante italienne.
Elle y emmène Cosmo Rugierro son astro-alchimiste et son parfumeur particulier, René le Florentin. 
René Le Florentin ouvre sa première parfumerie à Paris, au Pont au Change où, dit-on, il attire également un autre genre de clientèle en vendant du poison.
 On a raconté que Catherine de Médicis faisait usage de parfums pour se débarrasser des personnages en disgrâce: Elle leur faisait cadeau d'une paire de gants empoisonnés et parfumés.


Lucrèce Borgia utilise, quant à elle, "l'acqua-toffana" mêlée à un pénétrant parfum à base de musc, de violette et de civette pour faire disparaître rapidement les êtres encombrants.
C'est d'Italie et d'Espagne que sont importées les peaux parfumées qui servent à faire les gants.  Elles coûtent fort cher mais sont très à la mode.  Il existe une foule de recettes pour parfumer les gants.
Ce n'est pas tant par goût qu'ils sont parfumées que par nécessité, les peaux sont souvent mal tannées et dégagent une odeur pestilentielle insupportable.
Pour s'en débarrasser, il faut des essences fortes et tenaces, des parfums puissants comme le musc, la civette et l'ambre.
Les matières animales sont d'ailleurs très prisées et entrent dans la composition de la plupart des parfums; on les considère comme envoûtants et aphrodisiaques.
C'est la mode des peaux d'Espagne, où tout est parfumé: baldaquins, éventails, livres et même  les animaux domestiques



Un traité pour conforter le rôle de la France
Un an après l'arrivée de Catherine de Médicis en France, Soliman le Magnifique, dernier des grands sultans ottomans, prend Bagdad et établit sa domination sur le monde arabe.
Pour conforter l'importation des matières premières d'orient, dont les matières   utilisées pour la  parfumerie, Henri II signe avec Soliman  en 1536 le "Traité des Capitulations".  Cette alliance militaire assurera aux français un rôle privilégié en orient.
Désormais, les français vont pouvoir jouer un rôle commercial privilégié.dans ce qu'on appelle "Les Echelles du Levant".


Chatelaine et flacon crystal et argent
Collection Creezy Courtoy

Ambroise Paré, chirurgien royal, fait fermer les bains publics de peur que la dilatation des pores de la peau permette l'invasion du corps par les microbes.
Ce manque d'hygiène entraîne un abus de parfums lourds et capiteux.
Pendant cette période de l'Inquisition, Catherine de Médicis protège savants et chercheurs et accueille à la Cour Michel de Nostre-Dame, plus connu sous le nom de Nostradamus, médecin et astrologue.
Tandis qu'il respire les fumées d'encens pour prédire l'avenir, il crée des parfums aux notes de rose et de musc et se basant sur des écrits arabes, il tente d'établir plusieurs remèdes à base de pétales de roses.
L'influence italienne ne manque pas de s'étendre jusqu’à l'art de la verrerie.
La production verrière française est influencée par les travailleurs émigrés italiens, qui forment leurs propres verreries pour gagner l'avantage du marché français.
Lodovoco Nevers, par exemple, crée une usine verrière à Nevers.
Henri II, sous l'influence de Catherine de Médicis, crée la première usine à flacons à parfum, à St Germain en Laye, et loue les services de deux excellents maîtres verriers italiens qui créent des pièces exceptionnelles pour les gens de la cour.
    

jeudi 2 février 2012

LE PARFUM CONTRE LES EPIDEMIES


Respire un air serein, brillant de pureté,
Dont nulle exhalaison ne ternit la clarté;
Fuis toute odeur infecte ou vapeur délétère
Qui montant des égouts empeste l'atmosphère...                Régime de santé salernitain, extrait d'une  traduction versifiée en français au XVIIIème siècle


Cassolette, XVIIIème   Collection Creezy Courtoy
Pour lutter contre les épidémies, le choléra, la peste et les maladies de toutes sortes, le parfum est utilisé sous forme de pastilles odorantes que l'on brûle dans des cassolettes.
Les épidémies de peste sont redoutables car on ne connaît ni leurs instruments de propagation (la puce du rat), ni les moyens de les combattre efficacement.


Le rôle "thérapeutique" et "désinfectant" des parfums pour se protéger des épidémies.
En 1347, la peste noire, née en Asie vers 1333, débarque dans le port de Messine en Sicile, de douze galères vénitiennes, rentrant de la Mer Noire.
En 1348, toute l'Europe est contaminée et la peste devient l'ennemi premier de l'homme.
Pour lutter contre l'épidémie, on conseille de répandre des plantes aromatiques, de parsemer des roses sur le sol des chambres, de l'arroser d'eau parfumée et de vinaigre, de faire brûler dans des cassolettes du romarin, des baies de genièvre...
On se désinfecte la bouche et les mains avec du vin aromatisé de poivre, de cannelle, de gingembre et de girofle. 
Pastilles Fumantes thérapeutiques Violet 
Collection Creezy Courtoy

Le parfum glissé dans un bijou à porter sur soi ou brulé dans une cassolette est alors considéré comme la médecine la plus efficace, préservant aussi bien de la peste que de la fièvre et des maux de tête.
Durant la grande peste de Londres, plusieurs ouvrages importants sont publiés à ce sujet:
"A rich Closet of Physical Secrets" imprimé par Gartrude Dawson à Londres en 1652, suggère que les appuis de fenêtre soient garnis de fleurs; oeillets, roses et plantes aromatiques, que les sols soient recouverts de feuilles de menthe, et qu'un "sweet bag" soit porté sur le coeur.
Pour se protéger de la peste, il est aussi conseillé de sucer des racines d'angélique, du citron et des clous de girofle.
Les formules d'oiselets et de pastilles odorantes du pharmacien de Charles II, Moise Charas sont publiées dans la Pharmacopée Universelle publiée à Paris en 1690.


Gravure Peter Dennis, Iconographie Creezy Courtoy
Charles Delorme, premier médecin de Louis XIII, utilise une tunique spéciale en guise de protection contre la peste.
Influencé par les médecins italiens et peut-être aussi par la "Comedia del Arte" auxquels il emprunte le masque muni d'un long nez et y insère un coton imbibé d'un parfum puissant, mélange d'aromates et de vinaigre antiseptique.  Cette tunique sera ensuite utilisée par tous les médecins de l'époque.
Les médecins, coiffés de grands chapeaux noirs, vêtus de longues capes noires et de ce masque, ressemblent à d'étranges oiseaux. 
En raison de son fort pouvoir désinfectant, le vinaigre remplace l'alcool et devient un vinaigre de toilette.


Gentile de Foligno, un praticien de Padoue est à l'origine du "Vinaigre des Quatre Voleurs", composition de vinaigre aromatisée appréciée pour ses qualités antiseptiques depuis le Moyen Age en Italie.
France Brûle parfum XVIIIème
Collection Creezy Courtoy
Lors de l'épidémie de peste qui ravage Marseille en 1720, 4 bandits déguisés en médecins se serviront de ce fameux vinaigre pour dévaliser les moribonds qui jonchent les rues.
Arrêtés, condamnés à mort, ils auront la vie sauve en échange de la formule de composition du vinaigre prophylactique qui aussitôt sera baptisé "Vinaigre des quatre Voleurs".  La recette en est affichée sur les murs de la ville.*
Elle se compose de différentes herbes, de la lavande, de la cannelle, de la girofle, de noix de muscade macérées dans du vinaigre pendant 12 jours, auquel on ajoute ensuite un peu de camphre.
Des modifications de la formule apparaîtront en 1817 dans l'Edimbourg Pharmacopea et en 1847 dans la Prussian Pharmacopea.
Il convient de souligner que jusqu'au XVIIIème siècle, les parfums sont considérés comme les principaux remèdes contre la peste.  On constate d'ailleurs qu'au cours des épidémies, aucun décès n'était à déplorer chez les ouvriers parfumeurs.

* Marseille, Musée de la Marine